Conférence nationale des métiers du journalisme: « Journalistes et gens »

Conférence nationale des métiers du journalisme:  « Journalistes et gens »

 

L'édition 2020  de la CNMJ a eu pour thématique « Les journalistes et les gens » inspirée des manifestations en 2019 des « Gilets jaunes ». Un phénomène qui a surpris tout le monde, y compris les médias supposés être être plus près des Français que d'autres corporations. La CNMJ avait été lancée en 2010 alors que Frédéric Mitterrand était ministre de la Culture et de la Communication dans le gouvernement de Nicolas Sarkozy. Regroupant les 14 écoles de journalisme reconnues par la profession, elle inclut « des professionnels impliqués dans la formation et dans les instances représentatives du métier, les pouvoirs publics, des chercheurs et des personnalités qualifiées. » Dans les faits, on observe un entre-soi majoritairement parisien. D'ailleurs la CNMJ s'est toujours réunie à Paris et depuis deux ans dans un vénérable amphithéâtre de la Sorbonne. Pourtant cette 10e Conférence nationale des métiers du journalisme qui s'est tenue le 23 janvier se pose comme instance de dialogue : « boite à idée visant à proposer à la profession une réflexion sur le métier de journaliste autour de l’apprentissage des bonnes pratiques professionnelles et des instruments et des méthodes pédagogiques qui en découlent » . Aujourd'hui le constat parait clair  : « Si on ne remet en pas en question la façon d'enseigner le journalisme ,» affirme une universitaire directrice d'un cursus de journalisme « le fossé avec les gens, comme cela s'est vu lors de manifestations sociales comme les Gilets jaunes, perdurera »

« Parler des gens »

Première table-ronde de la journée avec la participation de la rédactrice en chef de La Montagne. Sandrine Thomas a constaté que, malgré sa supposée proximité avec les lecteurs (par rapport à la presse nationale), la presse quotidienne régionale s'est, malgré toutes ses éditions locales, éloignée de ses lecteurs. D'où un constat et une décision : « On avait trop mis les journaliste derrière les écrans on les a remis sur le terrain. » Mais la méfiance est bien là : « Flic ou journaliste, c'est pareil » lançait un Gilet jaune à Pascal Charrier, grand reporter à La Croix : « De toute façon vous allez déformer nos propos ! ». Double ironie : le Gilet jaune en question ne connaissait pas le journal La Croix... dont certains lecteurs reprochèrent à la rédaction d'en faire trop sur les Gilets jaunes... Ancienne directrice de Bondy Blog et journaliste, Nassira El Moadden, née à Romorantin, y est retournée pour écrire son livre-reportage « Les filles de Romorantin ». Elle aussi a rencontré de la « défiance partout, et ce, quelle que soit la catégorie sociale ». Alice Antheaume, directrice de l'école de journalisme de Sciences Po a présenté une première :  à quelques mois des élections municipales, les étudiants ont été dirigés en début en semestre durant 6 semaines vers des communes d'Ile de France (Val d'Oise, Val de Marne, Seine et Marne...) pour y faire de la production journalistique, en étant juste accompagnés d'un enseignant trois heures par semaine avec accès à sa ligne directe téléphonique. Histoire de « mieux connaître la réalité du terrain, savoir identifier et entretenir des sources, progresser en autonomie ».

Au final, les productions qui devaient être diffusées ne l'ont pas été mais l'expérience a été formatrice. Car « les jeunes journalistes sont agiles numériquement mais ils ont du mal avec le contact humain ». Le journal suisse Le Temps demande à ses journalistes si l'article qu'ils écrivent sera « utile à ses lecteurs et à ceux qui ne le sont pas encore ainsi qu'au journal pour sa notoriété... » Le Monde a réduit son volume d'articles de 25% « alors que le trafic en ligne a augmenté de 11% de même que sa diffusion papier »

Jusqu'où laisser parler les gens 

Laisser le micro ouvert peut donner lieu à des expériences douloureuses pour les journalistes. Mathieu Mondoloni (« France Info ») a dénoncé le « danger démocratique » à laisser le micro ouvert et ainsi relayer des propos homophobes, racistes voire désinformateurs comme le « pacte de Marrakech » qui consisterait à une immigration sans contrôle. Il opte donc pour le différé en radio, affirmant la responsabilité du journaliste qui discute avec les gens avant de les enregistrer : « On a tous notre curseur, on est tout le temps en train d'arbitrer ». La crise des Gilets jaunes l'a obligé à expliquer son métier à des gens et à choisir une attitude « humble » sur les rond-points : « ne pas arriver en terrain conquis » comme il a vu des collègues de France 3 le faire. Question intéressante parmi l'assistance, composée de nombreux étudiants en journalistes « Jusqu'où laisser parler des journalistes ? ». Eh oui, tous ces experts de tout et de rien jacassant sur les plateaux TV... Il y a aussi ces journalistes qui reproduisent des préjugés... Par exemple en stigmatisant les troubles mentaux

En 2014, les étudiants de l'ESJ de Lille avaient pu approcher des psychiatres afin de mieux comprendre la maladie mentale et ainsi éviter la propagation de stéréotypes (sur la maladie d'Alzheimer, la schizophrénie etc) dans les médias. Trop de termes (« camisole de force », « dangereux désaxés »...) sont en effet encore relayés *. Autre écueil : «A chaque fois qu'on traite d'un suicide, il y a une augmentation du taux de suicide des personnes déprimées, c'est l'effet Marylin Monroe... » affirme Charles-Edouard Notredame, psychiatre, membre du programme Papageno qui invite à réfléchir à la médiatisation du suicide. Attention danger...Même si ne pas en parler, c'est impossible, il y a là un défi éthique. L'OMS a édité des préconisations concernant le traitement médiatique de cas de suicide. Mais qui le sait ?

Parler avec les gens

Virginie Charbonneau, France 3 Pays de Loire, a eu l'idée de reportages avec des élus en les déstabilisant afin qu'ils aient un discours plus vrai : reportages dans une voiture en route, à l'extérieur dans la ville et non dans un bureau. Un discours qui serait plus authentique..mais une formule demandant des moyens techniques lourds. Gurvan Kristanadjaja (reporter à Libération) a fait des articles en étant devenu un livreur du BonCoin : une immersion certes pas innovante (Florence Aubenas a travaillé dans un hypermarché...) mais qui a évoqué « l'envers du décors » pour les fans de commande sur Internet. Thomas Sotto (RTL et France Télévision) a corrigé une erreur de chiffres, signalée par un internaute en direct, « ce qui a fait un buzz alors que ça devrait être naturel ».  Il reconnaît que « C'est difficile de parler aux gens, les journalistes sont pour beaucoup les suppôts de la gauche...ou de la droite, les réseaux sociaux ont un rôle de loupe déformante. » Finalement « pour parler aux gens, il faut leur ressembler. Or les journalistes, comme les élus, ne ressemblent pas à la société française dans sa diversité ». L'apprentissage dans les écoles de journalisme permettra à des étudiants de niveaux sociaux élargis de rentrer dans le métier...mais d'ici trois-quatre ans.

Gilles Van Kote, directeur délégué au Monde, a parlé de « restaurer le contrat de confiance largement rompu entre la population et les médias ». Il faut « plus de transparence, plus de déontologie (le Conseil de Déontologie Journalistique et de Médiation, récemment crée avec l'appui de la CFDT y contribuera a rappelé Jérôme Bouvier) plus d'éducation aux médias dans les collèges et lycées et plus de contacts avec les lecteurs ». Une enseignante a cité aussi la « fatigue informationnelle » de nos concitoyens. Le courrier des lecteurs ne suffit plus, il faut créer des rencontres. Le Groupe La Montagne a ainsi pris l'initiative de réunions afin d'améliorer l'exécrable relation ferroviaire entre Paris et Clermont-Ferrand. Il y a urgence à faire preuve d'imagination pour œuvrer à la réconciliation.

 

Marie Goerg-Lieby

* NDLR: En collaboration avec une association de professionnels du secteur psychiatrique, l'ODI a édité un flyer visant à mieux connaitre et traiter (journalistiquement) ces troubles et pathologies: elle le tient à disposition des confrères

Publié le : 
Lundi, 3 Février, 2020
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