Espagne : journalistes au pays des merveilles

Pas grand’chose sur l’agenda ce jour-là à la rédaction : les téléphones somnolent, le planning paraît assez plat. Sauf que sans prévenir, la police fait une descente et met la main sur les téléphones mobiles et les carnets de notes de deux journalistes. A quelques centaines de kilomètres de là, les émissions de la télévision publique ont un soir pris fin, vraiment fin puisque, aussitôt les dernières images, les quelques 1 300 salariés de l’office public sont brutalement renvoyés et leurs emplois supprimés.

Mais où ces “intolérables atteintes aux libertés démocratiques” peuvent-elles se produire ? A Khartoum (Soudan), à Hong-Kong, peut-être en Hongrie ou au lointain Chozistan ? Simplement de l’autre côté des Pyrénées, et nos confrères sont les premiers à les déplorer. Tout comme les syndicats de journalistes qui soulignent que ces tristes événements ont cours, quelque soit la couleur du gouvernement à Madrid. Sans compter les amendes et autres saisies.

La première scène s’est passée à Palma : un juge a envoyé la police confisquer les outils de journalistes du Diario de Mallorca, alors que la Constitution espagnole de 1978 protège les sources de l’information et le secret professionnel. Quant à la fermeture de la télévision, elle a surgi un soir d’hiver chez RTVV, le media public du gouvernement valencien, lui même très endetté. Autant de dérives et quelques écoutes téléphoniques qui viennent d’être dénoncées par la Fédération internationale des journalistes (FIJ) réunie en congrès cette mi-juin à Tunis. D’accord, tout n’est pas rose non plus dans l’Hexagone côté transparence, convocations, déontologie. Au moins nous avons quelques bases que nous envient les journalistes espagnols.

A Madrid, Barcelone ou Bilbo, personne n’est capable de dire combien il y a de journalistes au sud des Pyrénées, ni de donner une définition claire du métier. Selon la Fédération espagnole des syndicats de journalistes (FeSP), il y a “peut-être” 40 000 periodistas en Espagne (pour une population de 46 millions d’habitants) quand nous sommes officiellement 35 000 en France.

Quant au métier au quotidien, pas de carte ni de statut, pas de convention collective nationale, peu de protections sociales et juridiques. C’est la jungle. Seuls les grands médias ont des accords d’entreprise et délivrent une carte-maison. Et comme plus de 30 facultés forment chaque année des periodistas, la plupart vont au Pôle emploi et dérivent vers la communication, l’animation, etc. Après le bâtiment, le journalisme a été la profession la plus touchée avec la crise de 2008 : des médias comme TeleMadrid, El Pais ou El Mundo ont licencié par charrettes, et la précarité est le lot de la majorité des journalistes (entre 20 et 25 % en France).

Pour compléter le tableau, pas de CSA en Espagne sauf en Catalogne. La FeSP voudrait réguler la profession via une loi : depuis Franco (1975 !), les gouvernements successifs ne sont pas chauds, pour ne pas s’aliéner les grands groupes. Et évidemment, dans un climat de forte précarité, la qualité et la profondeur de l’information ne peuvent être toujours au rendez-vous.

Publié le : 
Dimanche, 4 Août, 2019
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