Un correspondant local de presse (CLP) reconnu journaliste : «La Charente Libre» retoquée

Main d’œuvre bon marché, les correspondants locaux de presse ne sont pas une marchandise taillable et corvéable à merci. Par un jugement en date du 16 octobre, le Conseil des Prud'hommes d'Angoulême a envoyé un message clair à La Charente Libre, quotidien départemental du groupe Sud-Ouest en requalifiant un correspondant local de presse (CLP) en journaliste. Salarié mais pas serf.

En faisant condamner la direction de la Charente Libre à reconnaître le titre de journaliste à l'un de ses collaborateurs en fonction depuis février 2012, ce soutier du quotidien charentais a ouvert une brèche dans laquelle d'autres CLP ne devraient pas tarder à s’engouffrer. Sa collaboration avec La Charente Libre débute en février 2012. Après avoir travaillé en qualité de correspondant dès février puis chargé de la « chronique Geek » pour La Charente libre, ce passionné de réseaux sociaux intéresse beaucoup sa direction. En octobre 2012, il intègre le service internet www.charentelibre.fr le week-end, service alors inexistant, gère ainsi en partie la ligne éditoriale de Charentelibre.fr tout en travaillant pour le papier.

Remercié mais pas licencié

Rédaction d'articles, bâtonnage des dépêches de l'Agence France Presse, animation du desk web et des réseaux sociaux s'enchaînent jusqu'en novembre 2014. Suite à une réorganisation, il est remercié. Considéré comme un simple correspondant local de presse, il n'est pas licencié, puisque pas lié à son employeur par un contrat de travail.

Pas syndiqué, il prend contact avec Dominique Briongos, délégué syndical CFDT à La Charente Libre et candidat aux récentes élections à la Commission de la carte des journalistes professionnels (CCIJP) qui l'accompagne à l'union départementale CFDT pour rencontrer les conseils juridiques. Dominique Briongos l'aide à constituer son dossier, en collaboration avec Benoît Caurette, l'autre DS (SNJ) de l'entreprise, et en sollicitant le témoignage des salariés. « C'est un vrai champion. Il s'est démené comme un beau diable pour constituer son dossier », dit de lui le syndicaliste.

Même si le jugement n'est pas définitif puisque La Charente Libre peut faire appel de la décision des Prud'hommes, le recours du CLP débouche sur une victoire qui en appelle d'autres. Les preuves et justificatifs fournis par son avocat, Maître Arianna Monticelli, ont démontré que ce serf des temps modernes a durant près de deux ans assumé des fonctions qui relèvent d'un travail de journaliste et non pas d'un correspondant local de presse. La direction de La Charente Libre -qui a ainsi pu s'exempter du paiement des cotisations sociales- a abusé de la situation, a estimé la juridiction.

Le CLP a aussi obtenu que la Charente Libre soit condamnée pour travail dissimulé et licenciement sans cause réelle et sérieuse, puisque, a jugé le Conseil, le CLP, n'étant pas lié à par un contrat de travail, n'a pu démissionner.

 

Retour d'expérience

Jason Herbert, 22 ans, a engagé un combat pour la reconnaissance de son métier, celui de journaliste. Les raisons de son action en justice sont d'ordre personnel mais pas que. « J'ai voulu que cette affaire sorte surtout pour les personnes dans la galère et prises au piège du CLP », explique-t-il. Il n'est pas le seul dans ce cas à La Charente Libre. Jason est conscient de l'enjeu énorme de la décision des juges prud'hommaux.

La requalification de CLP en journaliste à temps partiel, lui permet d'obtenir 30 000€ aux dépens de la partie adverse. « L'argent, c'est bien beau mais au-delà, ce jugement les condamnant peut créer un précédent pour les autres correspondants, les pigistes, et leur donner confiance. »

Un conseil pour ceux qui voudraient franchir le pas ? « Garder le plus de traces possibles comme les relevés de comptes et les virements. » Pour ne pas dépasser le plafond des sommes qu'un CLP peut percevoir par année, il avait accepté de donner à La Charente Libre les coordonnées d'un proche pour que soit versées sur un autre compte que le sien les sommes qui lui étaient dues, comme si «  quelqu'un d'autre avait pigé à ma place. »

Ce que dit la direction du journal...

L'information sur ce correspondant requalifié en journaliste a fait l'objet d'un article sur Médiapart (lire ici). Suite à cette publication, la direction du journal a fait parvenir une réponse, dont voici des extraits :

« Il ne s'agissait absolument pas pour la Charente Libre d'employer à vil prix un jeune journaliste, seulement de donner sa chance à un jeune homme, passionné de web et d'infos, mais qui, à 19 ans et avec un simple bac pro en poche, était loin d'avoir les compétences d'un journaliste.

On lui a proposé d'animer, sous le contrôle de la rédaction en chef, notre site internet le week-end, alors qu'il ne fonctionnait jusque-là que 5 jours et demi sur 7. Il n'avait aucun objectif, il continuait d'ailleurs de jouer au foot tous les dimanches après-midi. Son statut était clair entre nous, de même que le contrat "moral" qui nous liait. On  l'aidait à mettre un pied dans le métier de journaliste, comme on l'a fait avec de nombreux autres jeunes,  qui ont été ensuite embauchés par CL, parfois même sans passer par une école de journalisme. D'autres travaillent aujourd'hui dans des médias nationaux prestigieux. » Assez peu amène et ne se remettant pas en cause, la direction de La Charente Libre parle même de «confiance trahie»... Mais pour l'heure, la justice a tranché !